Suspicious Minds

© François Capdeville

-Allô bichette, j’ai un problème, Georges a changé là en deux jours, je le reconnais plus, je suis sûre qu’il veut me quitter, c’est obligé, il m’aime plus, je le sens, c’est mon 6e sens qui me le dit.

-Il s’est passé un truc?

-Nan, mais je le sais.

-Tu sais quoi?

-Qu’il m’en veut.

-De quoi?

-De rien, de tout, je le SENS JE TE DIS.

-Calme-toi c’est bon, j’essaie de te rassurer, t’es chiante aussi.

-Mais c’est bon tu m’emmerdes toi aussi avec tes conseils à la con.

-Je ne t’ai donné AUCUN conseil!

-Évidemment, tu ne sais jamais quoi dire de toute façon, tu te crois au-dessus de tout le monde, sauf que TOI tu finiras vieille fille, seule et édentée.

-Je rêve! Tu nous gonfles depuis 10 ans avec tes tocards assistés et tu te permets de me sortir ce genre de trucs? Tu finiras avec un type qui mate le foot en buvant des bières, son bide gras en avant et toi en train de t’occuper de vos gosses plein de morve.

-Mais oui c’est ça, vas-y, t’es jalouse parce que moi au moins j’ai un mec!

-Ouais mais moi au moins je n’ai pas de comptes à rendre quand je rentre à 5 du mat’ alors que toi tu dois lui pondre un exposé en trois parties, si tu vois ce que je veux dire.

-T’as toujours été envieuse de toute façon, tu es seule et tu te venges sur moi parce que t’es seule dans ton appart minable dans ton quartier minable avec ton chat minable.

-Tu sais ce qu’il te dit mon chat?

-T’es vraiment qu’une morue.

-T’es vraiment qu’une frustrée.

-Rends-moi TOUTES les fringues que je t’ai filées.

-Mais ouais c’est ça je vais te les rendre tes fringues pouraves démodées depuis 88, t’as jamais eu aucun goût de toute façon je sais même pas pourquoi je suis encore amie avec toi.

-Non, c’est MOi qui ne sait pas pourquoi je suis encore amie avec toi, on n’a plus rien à se dire.

-J’en ai rien à secouer, t’es une handicapée des relations humaines, pauvre meuf.

-…

-…

-Tu fais quoi, sinon, ce soir?

T’As Du Botox?

Pendant que Maldelane est en vacances au Cap Ferret, Georgette prend les manettes.

Moi, Georgette, 25 ans + 7 et demi, et aucune ride.

Croyais-je.
Jusqu’à hier.

Je traverse Paris sous le soleil d’un mois de juillet caniculaire, cheveux au vent, robe légère et espadrilles compensées, la jambe fuselée et la répartie facile.
Le monde m’appartient, je travaille dans la communication avec un grand C, j’ai du vernis Chanel sur les pieds et mes amies sont toutes jeunes et fraîches comme moi.

Je virevolte telle une biche au fond d’un bois, achète un jean blanc qui ne sert à rien, des chaussures à talon qui me font plafonner à 2 mètres du commun des mortels, m’assois en terrasse place de la Sorbonne, le soleil donne à ma peau des reflets mordorés, le serveur me sourit, bonjour Paris.

Je reprends ma marche gracieuse et néanmoins volontaire, et rentre dans une boutique qui vend des crèmes qui coûtent trois yeux pour être la plus belle cet été.

Tout est sous contrôle. Jusqu’à ce qu’une jeunette s’approche de moi à pas veloutés. De velours. Peu importe.

-Bonjour, je peux vous aider?

-Oui bonjour merci je veux bien prendre cette crème, là, s’il vous plaît.

-Attendez, laissez-moi regarder votre visage…

Visage tourné vers la lumière, yeux mi-clos, sourire, oui je sais je ne fais pas mon âge, petite jouvencelle, je sens l’admiration dans chacun de ses gestes, Mon Dieu quelle peau, quelle fermeté, quel éclat, c’est magnifique!

-35 ans, j’en étais sûre!

-Pardon?

-Votre peau, votre teint, vous avez 35 ans, c’est évident!

-…

Grand sourire et jeté de cheveux en arrière. Pas moi, elle, on suit un peu Mesdames.

-Les rides, là au coin des yeux, et sur le front, ne dites rien, je sais, les clientes sont toujours étonnées de ma précision. Voilà un soin intensif pour les rides déjà installées, ça repulpera votre visage, qui en a bien besoin, si je peux me permettre. Avec cela, je vous mets une petite crème peaux grasses-mixtes-ternes-grise-anti-cernes, et vous serez comme neuve!

-…

-Ah! Et puis ne dites rien, mais je suis sûre que vous avez de la cellulite! Alors voilà, un concentré qui nous vient tout droit du Maroc, vous m’en direz des nouvelles, un peu cher certes, mais TELLEMENT efficace. Ne me remerciez pas, je connais mon métier!

Sourire tête penchée et main sur mon épaule.

-J’ai peut-être des rides et de la cellulite, mais moi mon mec il est DJ.

-Pardon?

-JE TE DIS QUE MON MEC IL EST DJ ET MOI JE BOSSE DANS LA COM, ON A DES VIES DE DINGUE ON VA EN VACANCES AU BRÉSIL ALORS LES RIDES JE M’EN TAPE ET EN PLUS ON REVIENT DE CALVI ON THE ROCKS ET JE SUIS ALLÉE VOIR LE DÉFILÉ GIVENCHY HAUTE-COUTURE ALORS TES CRÈMES ÇA ME FAIT DOUCEMENT RIGOLER.

-…

-Je prends tout. Ça fera combien s’il vous plaît?

Nos Enfants Chéris

©Stéphanie Bailly

L’autre jour Mireille me dit:

-C’est quand même incroyable, depuis que Germaine et Paulette ont accouché elles ne parlent plus que de leur gamin.
Impossible de les faire décrocher.
Je me contrefous du dernier vomi de leur rejeton, sérieux.

-Tu déconnes?

-NAN j’te dis! J’arrive pour parler soirées, expos, voyages et soirée sushi, elles me répondent couches, tétines, Gallia et pipi.
Ça donne envie, merci bien.

-Mais je comprends pas, elles ont accouché quand?

-Mais là, là, là, il y a 3 semaines!
C’est bon on l’ a vu leur môme, on l’a entendu, surtout, on peut revenir à la vie un peu là.
Bordel.

-Attends, tu es sûre qu’elles ne parlent de rien d’autre?

-Tu rigoles, elles ne veulent même plus entendre parler d’apéros en terrasse.
Figure-toi qu’elles se retrouvent entre elles, genre à 10, pour boire le thé.
DU THÉ!

-Du thé à quoi?

-Mais on s’en balance la Louboutin de la couleur et du goût de leur thé!
Elles ne sont plus pareilles, je te dis, elles parlent bizarrement  et me demandent quand est-ce que je m’y mets parce que c’est ce qu’il y a de plus beau dans la vie.

-Le thé?

-Mais non! Les mioches!

-C’est dingue ces nanas qui vivent que pour leur gosse.
Elles parlent même plus de cul?

-Tu veux rire? Elles ont oublié ce que c’était.
Elles se montrent leur cicatrice d’épisiotomie, tu vois le concept?

-Merde, c’est hardcore.

-C’est dégueulasse oui! Est-ce que je montre mes hémorroïdes à tout le monde?

-À moi, oui.

-Oui mais toi c’est pas pareil.
À part ça, parle moi de toi, quoi de neuf?

-La petite a une gastro je te laisse imaginer le week-end que j’ai passé c’était l’horreur et puis l’autre jour elle a eu une otite et du coup ça fait 15 jours qu’elle est sous antibios et sinon je t’ai pas dit elle commence à écrire c’est génial les mômes ça apprend à une vitesse et à part ça rien ah si le dernier rentre à l’école  j’ai hyper peur tu sais comme il est sensible enfin bon on verra à la rentrée et puis l’aînée écoute ça va je me demande même si elle est pas un peu en avance pour son âge mais bon vaut mieux ça que l’inverse hein et puis on met en route un quatrième tu sais je crois que c’est le moment enfin bon en même temps je me remets à peine du dernier accouchement ils m’ont loupée ces amateurs j’ai pas pu marcher pendant trois semaines donc j’hésite encore et puis la gerbe pendant trois mois j’ai donné merci bien enfin voilà la routine quoi.

-…

-Tu t’en vas déjà?

Fais-Moi Rêver

©Laurence Guenoun

L’autre jour je dis à Roger:

-Tu vois ce que j’aime avec toi c’est qu’on tombe pas dans la vulgarité, pas comme tous ces couples qui traînent en jogging le dimanche, qui mangent devant la télé et qui font plus aucun effort pour séduire l’autre.

-Hein?

-Tu vois nous on est différents. On ne se laisse pas aller à une vie mesquine et inintéressante où on ne se regarderait plus comme les amoureux fous qu’on a été, on est prêts à tout pour conquérir l’autre sans relâche, on n’oublie jamais la galanterie, les petites attentions, les fleurs livrées au bureau, les dîners surprise et les virées à Deauville à l’improviste.

-Ouais.

-Tu vois, quand je regarde les autres, je trouve qu’on est hyper glamour quand même, on se surprend, on laisse la place à l’imprévu, on ne se contente pas de vivre ensemble, on existe quoi, on vibre, on tremble, on exulte, on est l’Amour avec un grand A.

-Carrément.

-Tu vois on pourrait se retrouver bêtement le soir, s’embrasser vaguement du bout des lèvres et se dire "Ça va? T’as faim?" en se vautrant devant le Grand Journal, mais non. Nous on a gardé cette fougue, guidés par notre animalité brute et sauvage, connectés avec la nature, s’aimant comme au premier jour, tels Adam et Eve, dans un éternel recommencement de la première fois.

-C’est clair.

-Tu vois, ça me fait presque penser à Roméo et Juliette, Antoine et Cléopâtre, Tristan et Yseut. Nous aussi on vit notre amour comme si aujourd’hui devait s’arrêter demain et comme si hier n’avait jamais existé, dans un déchaînement de passion et d’éclairs de sensualité exacerbée et d’enivrement dantesque et de danse des sept voiles et de roulades dans les prés et de baisers enfiévrés sur le sable chaud.

-Grave.

-T’as fait les courses, au fait?

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